Interview

Interview de Julien Buot, Directeur d’Agir pour un Tourisme Responsable et Secrétaire Général d’Acteur du Tourisme Durable

Quel est votre rôle au quotidien au sein d’Agir pour un Tourisme Responsable (ATR) et au sein d’Acteur du Tourisme Durable (ATD) ?

Pour ATR, j’anime l’association, je promeus l’idée du voyage responsable et je promeus également les voyages proposés par les membres de notre association. Je suis chargé de valoriser les membres qui ont prouvé qu’ils agissaient pour un tourisme responsable. Le coeur de notre activité est d’apporter une garantie aux consommateurs et aux professionnels, à travers un audit externe réalisé par Ecocert environnement. J’accompagne également les entreprises pour que leur audit se passe bien et qu’Ecocert donne son feu vert. Enfin, je travaille étroitement avec Ecocert sur le fond et la forme du dispositif d’évaluation.

Pour ATD, j’ai été élu Secrétaire de l’association. J’ai eu un rôle assez moteur avec les membres du bureau depuis 2014 pour permettre un dialogue entre toutes les parties prenantes du tourisme durable. ATD regroupe 150 membres. Mon rôle est d’être impliqué quotidiennement auprès de notre salariée pour coordonner le réseau. Nous regroupons tous types d’acteurs professionnels. Il n’y a aucune démarche d’évaluation. A l’entrée, nous demandons juste aux candidats quelques bonnes pratiques et leur bonne foi. ATD est un réseau BtoB qui regroupe des collectivités locales, des médias, des offices du tourisme, des écoles, des blogueurs, des hôtels, des bureaux d’études, des acteurs de parc de loisir, des voyagistes et des labels. L’association a été créée en 2011 par des journalistes. 

Qu’est ce qui vous a poussé à vous diriger vers le secteur touristique?

Je suis originaire de Normandie et j’ai beaucoup voyagé en Normandie, en Europe et à l’international quand j’étais enfant. Au début, j’ai voulu orienter mon projet professionnel autour du journalisme. Quand j’ai eu la chance de faire un institut d’études politiques à Lille, les questions de voyage et de tourisme m’intéressaient et je voulais peut-être essayer d’en faire mon métier. 

J’ai fait un premier stage en 2001, qui a été fondateur pour moi, au Conseil National du Tourisme, instance à l’époque rattachée auprès du Ministère Délégué du Tourisme. On m’a confié, à ma grande surprise, une mission de Chargé d’Etudes sur les questions d’éthique dans le tourisme. On venait à l’époque d’adopter, sous l’impulsion de la France, un code mondial d’éthique du tourisme. Le Ministre de l’époque se rendait bien compte que ce n’était pas très engageant, ou précis en tout cas. 18 ans plus tard, je reste sur ce mandat:

 quels sont les modes d’application concrets de l’éthique dans le tourisme? 

Le rapport que j’avais produit était très naïf – ce qui le rendait aussi plus objectif – car je n’avais pas d’intérêt à défendre. Maintenant je ne suis plus neutre car je promeus l’activité des membres d’ATR. Par la suite, j’ai fait un mémoire  de sciences politiques en faisant une analyse critique de mon propre stage: comment se fait-il que sur un sujet qui me semble aussi important, ça soit un étudiant de 21 ans qui produise ce rapport? Ça ne me semble pas très sérieux mais bon… Le constat est que ni l’éthique dans le tourisme ni le tourisme tout court n’est encore à l’agenda politique.

J’ai pu constaté une grande décentralisation en 18 ans : ce sont plutôt les régions, les départements et les villes qui ont la « compétence tourisme ». Je regrette que l’Etat ne soit pas assez présent. Il y a quand même des agences comme Atout France, (ndlr: Agence de développement touristique de la France, opérateur de l’État en matière de tourisme) et le Ministère des Affaires Etrangères chargé de conduire la politique touristique française. Pour moi, la France est complètement sous dotée en moyens publics pour administrer le tourisme et mieux le réguler. Quand on voit depuis plusieurs années les phénomènes de tourismophobie (ndlr: rejet du tourisme de masse) lié à une mauvaise régulation de cette activité trop libérale et à un manque d’encadrement. Dans mon rapport en 2001, je parlais aussi du rôle de l’Etat et de l’Education Nationale, car il y a un gros enjeu sur l’éducation. La bonne nouvelle c’est que l’ADEME (ndlr: l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie) va mettre en place un groupe de travail et conduire une étude sur le tourisme durable pour développer une stratégie française de développement durable du tourisme, ce qui n’a jamais été fait. Ils vont s’appuyer sur ATD, et ATR. Dans mon rapport, j’avais recommandé de soutenir des organismes privés, des collectivités locales, des ONG, des tour- opérateurs… Depuis, je suis resté en veille sur les rôles de chacun dans le tourisme durable,  et fais en sorte qu’ils ne se marchent pas dessus.

Le tourisme a construit mon identité car les voyages que j’ai faits ont construit ma vision du monde. J’ai remarqué à l’époque, (ndlr: 2001) que le tourisme avait une croissance exponentielle. Je souhaitais inscrire ma carrière dans le tourisme car à l’époque, il y avait 700 millions de touristes, l’année dernière il y en avait 1 milliard 300 millions, sans compter le tourisme domestique ! Je me suis dis, si le tourisme croît de cette manière, il faut que les effets de sa croissance soit la plus optimum possible, pour palier aux effets négatifs. C’est ça qui me motive. Après le ministère, j’ai travaillé dans plusieurs organisations, des réseaux de collectivités locales, à l’ATES (ndlr: Association pour le Tourisme Équitable et Solidaire) qui regroupe beaucoup des petites ONG, tour-opérateurs – à la différence d’ATR.

Pouvez-vous me dire ce que représente le tourisme durable par rapport au tourisme global?

Non mais je peux vous dire qu’ATES a eu jusqu’à 6 000 clients. Pour ATR, on était à 200 000 clients quand je suis arrivé, maintenant 2 millions grâce à Voyageurs du Monde notamment. 

En tant que voyageur éco-responsable, quels sont vos conseils de base?

Atalante a créé la Charte Ethique du voyageur, qui regroupe tous les bons conseils avant, pendant et après le voyage. Même si je peux contester certains conseils comme « s’informer sur le pays de destination », car c’est bien de préparer mais c’est bien aussi de ne pas tout prévoir pour se laisser guider par ses ressentis… Bien sûr, se comporter au mieux pendant son voyage est primordial. Je conseillerai aux voyageurs de ne pas trop se préparer pour ne pas arriver avec plein de préjugés sur le pays de destination. 

L’idée est aussi de voyager plus longtemps, moins souvent, ce qui n’empêche pas de voyager à l’autre bout du monde! Par contre, aller en weekend à Marrakech n’est pas très responsable. Une semaine au Pérou, est ce responsable? Est ce que 15 jours ou 3 semaines c’est raisonnable? Ce n’est pas toujours possible de rester longtemps en fonction de nos emplois du temps…

Cela pose la question des alternatives à l’avion…

La vérité c’est qu’on n’a jamais voyagé aussi souvent, et parfois c’est moins cher de prendre l’avion qu’un autre mode de transport. Nous sommes pour la taxation du kérosène. On peut aussi voyager à côté de chez soi. Guillaume Cromer (ndlr: le Président d’ATD) parle de micro-aventure, à 10 min de chez soi.

Après, il ne faudrait pas tomber dans le travers de dire « arrêtons de voyager loin » car si on devient un pays où plus personne ne voyage – comme la Corée du Nord – c’est synonyme de dictature et d’un regard étriqué de voir le monde. Si on se contente de la littérature pour voyager, ça me paraît assez limité. Le voyage m’a tellement construit. C’est un très bel outil d’éducation à la citoyenneté internationale, à la lutte contre le changement climatique… C’est un moyen d’en prendre conscience car la France est peu touchée par le changement climatique comparé à d’autres pays. Donc continuons de voyager ! Mais peut être pas aussi souvent.

Est ce que vous pensez que le tourisme durable va devenir tendance?

Je l’entends depuis 15 ans. Mon combat aujourd’hui c’est de faire commencer les entreprises à s’y mettre. Est ce que le green washing ne serait pas utile? Une entreprise qui commence à communiquer sur quelque chose qui est réellement fait, même si c’est petit, il faut l’encourager à le faire ! Car elle commence à s’exposer, donc elle a intérêt à être cohérente. On va commencer à la challenger.  On fait très attention au green hushing (ndlr: le chuchotement): ce sont des entreprises qui commencent à faire des choses, et qui par peur de se faire accuser de green washing, ne le font pas savoir. Je les encourage à être un peu moins pudique.

Est ce que vous connaissez des associations où chacun peut s’impliquer dans le tourisme durable, en tant que personne (et non pas en tant qu’entreprise) ?


C’est une très bonne question ! Un des virages que nous souhaitons faire prendre à ATD c’est de s’ouvrir aux populations. Cela demande beaucoup de moyens. C’est un vrai boulot d’animer des communautés de bénévoles. On se pose la question de s’ouvrir aux étudiants, aux voyageurs, quelque soit leur activité professionnelle.

Nous pouvons orienter les intéressés vers des ONG qui savent le faire: WWF, Greenpeace, Oxfam etc. On voudrait que le tourisme durable soit aussi citoyen. Tout ce que j’ai vu à côté, ce n’est pas toujours très raisonnable car il y a beaucoup de récupérations… Sans parler des dérives du volontourisme ! (ndlr: cette forme de tourisme humanitaire est récupérée par des organisations lucratives dans une logique commerciale, souvent au détriment des populations locales) Attention à ne pas travailler pour des projets qui ne sont pas si sérieux que ça!

L’ATES, pour qui j’ai travaillé, invite les 2 000 voyageurs par an à adhérer. Elle s’appuie sur les valeurs de l’économie sociale et solidaire et du monde associatif.

Club Med a lancé Club Makers : les clients du Club Med sont invités au Comité Exécutif de l’entreprise. Les clients s’expriment sur le sujet du tourisme durable sur cette plateforme.

Quelles sont vos sources d’inspiration au quotidien? Quels sont les médias que vous suivez sur le sujet?

Je vais beaucoup sur Twitter et je suis des influenceurs comme Jean François Rial (ndlr: PDG de Voyageurs du Monde), Guillaume Cromer (ndlr: Président d’ATD). Il y a un média mixte: pro et public : Voyageons Autrement, il y a aussi Babel voyages.

Dans les médias pro, il y a la Quotidienne, le Quotidien du Tourisme, l’Echo Touristique, Tour Hebdo, TourMag avec lesquels on travaille autour des Palmes du Tourisme Durable. La Revue Espace est très bien faite. Au mois d’octobre, il y aura les Universités du Tourisme Durable, qui auront lieu à l’école de commerce de La Rochelle.  C’est organisé par ATD.

Au niveau perso, mes sources d’inspirations sont diverses et variées, comme le Courrier International, mais aussi Aller Retour Magazine. Les nouveaux types de revues comme XXI.  Dans la littérature, il y a aussi les essais politiques, le Mouvement Colibris etc. J’essaie toujours d’avoir un oeil critique sur les gens qui m’influencent. J’essaie de ne pas tomber dans une doctrine.

Comment appliquez-vous votre philosophie du tourisme durable au quotidien?

Je m’émerveille de chaque instant, de chaque rencontre. Le tourisme durable, nous devons le rendre sexy et merveilleux ! C’est faire attention à la durée de ses voyages, à ses modes de transport, faire du co-voiturage, compenser ses émissions de CO2 en finançant des programmes de solidarité climatique…

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